« Le pays des cent mille bienvenus »

Rebecca Deasy-Millar a fait un stage chez Soul Food à Paris tout l'été. Elle, à l'instar de l'auteur invité du mois dernier, nous a contacté plus tôt dans l'année, alors que nous étions encore confinés. Elle a été d'une aide précieuse ces derniers mois, qu'il s'agisse de s'engager avec nos jeunes membres lors d'excursions culturelles ou de nous aider dans des projets sur les réseaux sociaux. Elle pose ici un regard perspicace de ce à quoi ressemble l'accueil pour les demandeurs d'asile dans son pays d'origine, l'Irlande.



En Irlande, il existe une expression, "céad míle fáilte", qu’on utilise pour accueillir les gens. Dans les magasins, sur les paillassons et sur les murs du hall des arrivées de l'aéroport de Dublin, cette phrase devrait vous interpeler et probablement vous déconcerter car elle ne ressemble en rien à l'anglais. Il s'agit d'une expression en langue irlandaise qui signifie "cent mille bienvenues", et c'est de cette expression qu'est née la célèbre formule "le pays des mille bienvenues". Au fil du temps, "le pays des mille bienvenues" est devenu une sorte de synonyme de l'Irlande, apparemment parce que quiconque s'y rendait était captivé par l'attitude accueillante du peuple irlandais envers les visiteurs étrangers. Cependant, malgré cette étiquette flatteuse, il existe une partie du peuple irlandais qui a échoué et échoue encore souvent à étendre cette attitude accueillante aux étrangers lorsque ce n'est pas dans le meilleur intérêt économique de l'Irlande.


En 2019, l'Irlande s'est engagée à verser un peu plus de 15 millions d'euros au HCR pour l'année suivante, promettant d'accueillir environ 2 900 réfugiés dans le pays sur une période de quatre ans ; cela représente environ 725 réfugiés par an. Selon le HCR, en 2020, il y avait environ 82,4 millions de personnes déplacées de force dans le monde. En théorie, cela signifie que si ce chiffre n'augmente pas au cours des quatre prochaines années, ce qui est hautement improbable en raison du nombre déjà croissant de facteurs politiques et environnementaux qui obligent les gens à fuir leur pays et à chercher refuge ailleurs, l'Irlande accueillera environ 0,0035 % du nombre total de réfugiés chaque année.

Photo © Tom Honan, 2018 - Image d'une manifestation appelant à la fin de la prise en charge directe au Jardin du Souvenir à Dublin
Photo © Tom Honan, 2018 - Image d'une manifestation appelant à la fin de la prise en charge directe au Jardin du Souvenir à Dublin

Par ailleurs, si l'on considère les chiffres relatifs au nombre de touristes étrangers accueillis en Irlande chaque année (plus de 10 millions), il n'y a aucune comparaison entre ce chiffre et le nombre de réfugiés et de demandeurs d'asile que l'Irlande est censée "accueillir" chaque année. Essentiellement, ce que montre la comparaison de ces chiffres, c'est que si c'est dans l'intérêt de l'économie irlandaise et de l'image générale du pays, il n'y a pas de limite au nombre d'étrangers que l'Irlande accueillera à bras ouverts. C’est du moins ce que croient certains demandeurs d'asile en Irlande en ce moment.


"Vous abandonnez tout", dit Diana, une demandeuse d'asile membre du Mouvement des demandeurs d'asile en Irlande (MASI), lorsque vous venez en Irlande. Placé dans une pièce de l'un des innombrables centres qui parsèment l'île où les réfugiés et les demandeurs d’asile sont situés à l’arrivée en Irlande, également connu sous le nom de « Direct Provision Centers » (Centres de prise en charge directe en français), avec des personnes qui n'ont rien d'autre en commun avec vous que le fait d'être également demandeurs d'asile, il n'y a aucun signe du si fameux accueil irlandais. "[Les demandeurs d'asile] ne sont que des marchandises" dans ce pays, avoue-t-elle. Ce que Diana veut dire, c'est que les demandeurs d'asile ne sont pas reconnus comme les égaux des Irlandais qui sont nés sur le sol irlandais ; ils sont aliénés, "altérés", comme elle le dit ; quelque chose que les personnes qui sont au sommet de ce système de « Direct Provision » perpétuent sciemment et joyeusement.

Photo © MASI (publié en avril 2020) - Chambre partagée par six hommes au Glenvera Direct Provision Center de la ville de Cork
Photo © MASI (publié en avril 2020) - Chambre partagée par six hommes au Glenvera Direct Provision Center de la ville de Cork

Avec la montée en puissance du mouvement Black Lives Matter en Amérique en 2020, qui a mis en lumière les problèmes du système américain, la répugnance de ce système irlandais dans lequel les demandeurs d'asile et les réfugiés ont été poussés depuis sa création en 1999, et dont ils luttent pour s'échapper, a également été révélée. La vérité sur les conditions dans lesquelles les réfugiés et les demandeurs d'asile sont censés vivre était indéniable lorsque des informations sur le sujet ont malgré tout émergé ; aucun accès à des installations de restauration autonome ; des centres isolés empêchant les gens d'accéder à des lieux d'emploi potentiels ; une allocation de moins de 40 € par semaine fournie aux adultes vivant dans les centres, qui pousserait certaines femmes à se prostituer ; de nombreux rapports révélant les taux de décès et de suicide dans les centres qui, comme l'a décidé le gouvernement irlandais en 2017, ne seraient plus des informations auxquelles le public aurait accès.

Photo © Joe O'Shaughnessy, 2018 - Rassemblement organisé par l'Anti-Racism Network à Galway, Irlande, janvier 2018
Photo © Joe O'Shaughnessy, 2018 - Rassemblement organisé par l'Anti-Racism Network à Galway, Irlande, janvier 2018

Une autre révélation qui est sortie à peu près au même moment et qui peut peut-être expliquer la raison pour laquelle le système de « Direct Provision » existe toujours malgré ses défauts inhérents, est que les centres sont gérés à des fins lucratives pour le compte de l'État irlandais. Chaque année, des millions d'euros sont gagnés par les prestataires de service d'hébergement de ces centres, dont Aramark, la plus grande société de restauration carcérale des États-Unis, tandis que, même en février 2021, les résidents de ces centres ressentent le besoin d'entamer des grèves de la faim en raison des conditions moins que satisfaisantes dans lesquelles ils sont censés vivre. Fuir des circonstances inimaginables dans son pays d'origine pour arriver en Irlande et être parqué comme du bétail dans une résidence isolée approvisionnée par les mêmes entreprises qui servent les criminels - est-ce là les actions d'un pays qui revendique le titre de pays le plus accueillant du monde ? Ou, plutôt, sont-elles les actions d'un pays qui voit le bénéfice financier dans la construction et la normalisation de la dichotomie "nous-eux" ?


C'est vers la fin de notre discussion que Diana décrit son expérience de vie en Irlande comme étant une expérience "mentalement et émotionnellement épuisante", et l'expression "céad mile fáilte" perd soudainement tout son sens pour moi. Lorsqu'on lui demande directement si elle pense que les Irlandais sont accueillants ou non, c'est-à-dire s'ils sont à la hauteur de l'expression "céad mile fáilte", elle répond immédiatement que "la plupart des Irlandais ne sont pas accueillants". Dans le petit village où elle vit avec sa famille, elle fait remarquer qu'elle n'a "jamais été abordée par qui que ce soit" et que dans le centre où elle et sa famille résident, les seules organisations qui interagissent avec les résidents sont celles qui viennent vérifier l'état de santé général des résidents.

Photo © Alan Landers, 2020 - Les habitants et les résidents du centre Skellig Star à Cahersiveen, dans le comté de Kerry, sont solidaires.  Des grèves de la faim ont eu lieu dans ce centre en 2020.
Photo © Alan Landers, 2020 - Les habitants et les résidents du centre Skellig Star à Cahersiveen, dans le comté de Kerry, sont solidaires. Des grèves de la faim ont eu lieu dans ce centre en 2020.

Ce que notre discussion a mis en évidence, c'est que partout dans le monde, des gens, moi y compris, ont le privilège d'éteindre leur ordinateur portable à la fin de leur journée de travail et de rentrer chez eux pour reprendre une vie normale, une vie qui n'est pas entachée par l'inquiétude que seuls les réfugiés et les demandeurs d'asile connaissent ; Des vies où les questions de savoir si l'on aura ou non un emploi dans un mois, ou si l'on risque d'être expulsé dans une semaine, nous sont aussi étrangères que le concept du "pays des cent mille accueils" l'est pour Diana et pour des centaines d'autres demandeurs d'asile ets,d nfe sseraidents informations auxquelles le public aurait accès. s, ne seraient plus des informations auxquelles le public aurait accès. sd, ne seraient plus des informations auxquelles le public aurait accès. sdf, ne seraient plus des informations auxquelles le public aurait accès. s, ne seraient plus des informations auxquelles le public aurait accès.

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