Quelques réflexions sur l'art volé

Nous avons discuté à propos de ce sujet d'innombrables fois lors des excursions culturelles, alors que nous nous promenions dans les salles des musées, en regardant des artefacts incroyables et des œuvres d'art saisissantes. Marion Charmoussis est notre dernière autrice invitée. Elle nous a aidés de nombreuses façons au cours des dernières semaines et offre une perspective convaincante sur la propriété de l'art et ses nuances.


J’ai été introduite à la notion de propriété de l’art assez jeune, je visitais Londres lors d’un voyage scolaire et nous sommes allés au British Museum, connu pour son incroyable collection d’art du monde entier. J’ai adoré toute la première partie de la visite : la galerie égyptienne, romaine et la collection impressionnante d’horloges et montres en or. Nous sommes ensuite arrivés à la galerie de la Grèce antique, et j’étais très contente car je suis grecque et j’adore retrouver ma culture un peu partout. Cependant j’ai été vite troublée en voyant des morceaux du Parthénon et du Monument funéraire des Néréides. Je me suis tout d’abord demandée pourquoi ces ruines n’avaient-elles pas été ramenées en Grèce et reconstruites, et puis je me suis demandées pourquoi ces monuments étaient là, en Angleterre, plutôt qu’en Grèce ? Lors d’un cours à l’université, quelques années plus tard, j’ai visité le musée de Quai Branly pour la première fois. J’y ai étudié les rituels de passage à l’âge adulte des cultures africaines et aborigènes, et ma réflexion sur la propriété de l’art s’est concrétisée.

Photo © Soul Food / Kryssandra Heslop

Je voyais pour la première fois la ligne invisible entre l’art qui est possédé et échangé, et l’art qui est volé. En grandissant, j’ai pris conscience de mes privilèges en tant que personne européenne blanche, et je me suis rendue compte que mes sentiments devaient être partagés par de nombreuses autres personnes de manière beaucoup plus intense, car leur sentiments s’accompagnaient d’un sentiment d’injustice et de souffrance liée à l’oppression et la discrimination portée contre eux et leur culture. Si j’éprouvais ces sentiments en voyant des bouts de monuments datant de milliers d'années et symbolisant une religion et une tradition anciennes, je ne pouvais imaginer le sentiment d’une personne voyant des symboles de sa religion et les œuvres d'art traditionnelles de sa communauté dans les musées des nations qui ont colonisé leur pays et qui ont tenté par tous les moyens d'effacer leur histoire et leurs pratiques. En outre, l'histoire de la Grèce antique a considérablement influencé notre structure politique et l’art en France et plus généralement en Europe. En apprendre plus sur l’histoire et l’art de la Grèce revient alors à apprendre les fondements de notre culture européenne blanche, alors que posséder des œuvres d'art traditionnelles, politiques ou religieuses d'autres parties du monde, telles que l'Asie, l'Australie aborigène, les Amériques indigènes et l'Afrique, ne fait que agréer à l’histoire de la colonisation et aux expéditions menées par des explorateurs blancs afin de collecter de l’art « exotique». De plus, il est intéressant de considérer que l'histoire grecque et romaine a été « blanchie ». En effet, Dan-el Padilla Peralta, un historien en lettres classiques à l’université de Princeton, a interrogé le rôle des études de l’histoire antique sur la production et la perpétuation de l'hégémonie blanche. Il remet alors en question les historiens et les philosophes qui font éloge de la blancheur des statues romaines et grecques, qui en réalité étaient peintes, blanchies par le temps. Pourquoi faire la distinction entre l’élitisme de la Grèce blanche et le barbarisme des Turcs et des Perses, alors qu’ils font tous partie du même peuple et ont les mêmes racines ? Padilla soutient également que les Africains et les Sémites ont influencé la culture grecque. En parlant de ces questions, il déclare,


« Quand les gens pensent à l’Antiquité, je veux qu’ils pensent à des personnes racisées. »

Quand je suis rentrée chez moi après mon cours au Musée du Quai Branly, j’ai voulu en apprendre plus sur l'histoire du musée pour essayer de comprendre pourquoi exposer de manière aussi singulière des œuvres appartenant à une culture étrangère à la France. Certains disaient que c’était pour rendre l’art des musée parisiens plus inclusif et varié. Pourtant la première fois que la collection du musée du Quai Branly est introduite, c’est au Pavillon des Sessions au musée du Louvre sous le nom « les Arts Premiers ». Ce nom sous-entend que certaines œuvres d'art dits « indigènes », aborigènes ou africaines ressemblent à de l'art archaïque et que ces cultures n'ont pas évolué autant que les cultures européennes. Le musée, créé par des hommes blancs riches et influents, a été imaginé avec une vision ethnocentrique, les œuvres d'art qui y figurent ont été volées et collectionnées lors de la colonialisation puis estimée selon leur exotisme et non pour leur signification et leur histoire culturelle. Une partie de la collection du musée a été donnée par Marc Ladreit de Lacharrière, un milliardaire blanc et PDG d’une holding présente dans les secteurs du divertissement, de la finance et de l’immobilier. Le musée présente cet art africain et océanien comme étant sa collection, sans réellement se soucier de l'origine de cet art et de sa signification. Le seul lien entre ces pièces est le collectionneur, de la même manière que les seuls liens entre toutes les pièces du musée sont l’histoire coloniale et la passion des européens pour l’exotisme.

Si beaucoup applaudissent le Quai Branly pour avoir introduit un art plus diversifié dans l'univers très élitiste des musées parisiens, un certain malaise demeure à la vue de ces arts traditionnels exposés.

Pourquoi condamnons-nous les nazis et collaborateurs qui ont volés d’immense collections d'art juif, et ne comprenons-nous pas la gravité d'exposer une collection d'art collectée durant « le viol de l'Afrique »* ? Nous devrions certainement en savoir plus sur les différents types d'art et de culture, mais est-ce la bonne façon de le faire ? Je peux comprendre que pendant les guerres et la crise climatique, certains veuillent conserver des œuvres d'art menacées et les rapatrier une fois le conflit ou la crise résolu. Récemment, le musée britannique a d’ailleurs rapatrié une partie de l'art irakien au musée de Bagdad, qui vient de rouvrir après plusieurs années.

Photo © Soul Food / Kryssandra Heslop

Pourtant, l'idée de préserver l'art fait polémique. Notre vision européenne de l'art : quelque chose à admirer, à exposer et à ne jamais toucher, n'est pas la seule vision de l'art, et elle ne devrait pas l'être. Certaines oeuvres d’art sont faites pour être touchées, sont immersives, comme de nombreuses pièces et installations d'art moderne. Certaines œuvres sont faites pour être portées, pour être utilisées, comme de nombreuses pièces du Musée du Quai Branly. Il n'y a pas de meilleur endroit pour l'art que son pays d’origine, et les normes ethnocentriques de la préservation et l’exposition de l'art devraient être remises en question.


Pour plus d’informations :

https://casoar.org/2021/05/27/la-collection-marc-ladreit-de-lacharriere-au-musee-du-quai-branly-jacques-chirac-une-nouvelle-galerie-autour-du-regard-dun-collectionneur/


https://www.nytimes.com/2021/02/02/magazine/classics-greece-rome-whiteness.html


https://open.spotify.com/episode/636Y52NJD4exOYuoXRqUJw?si=914982553179438d


* Terme utilisé par certains historiens pour parler de la partition de l’Afrique.




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